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Résultat du concours d’écriture autour de « Romanesque » de Lorànt Deutsch.

Ce concours d’écriture a été mis en place par Les Théâtres : Gymnase, Bernardines, Jeu de Paume, Le Grand Théâtre. Novembre 2019.

LE SUJET

Joutes verbales avec Lorànt Deutsch. Dans son livre intitulé Romanesque et dans son spectacle du même nom, Lorànt Deutsch affirme que l’expression « une autre paire de manches » viendrait des habits médiévaux, dont les manches n’étaient généralement pas fixées au vêtement, juste accrochées superficiellement. On pouvait ainsi nettoyer les manches sans passer toute la tenue au lavoir.
Dans certains cas, les manches étaient plus que des manches et lorsque la dame les séparait de sa robe et les offrait à son galant, c’était pour lui une promesse de bonheur. L’heureux soupirant arborait comme trophée les manches de sa belle mais quand son cœur inconstant regardait vers une autre tout changeait, il brandissait « une autre paire de manche »…. C’est la version de Lorànt Deutsch !

LA CONSIGNE

Nous vous proposons de lui écrire, donc de commencer le texte par « Cher Lorànt », en lui opposant une autre version (imaginaire bien sûr), à l’instar des joutes dominicales de feu l’émission « Des papous dans la tête ». Dans cette émission, Françoise Treussard et ses acolytes, proposaient de controverser des vérités historiques diverses et variées.

Vous vous amuserez, en notifiant vos sources (dates et témoignages fictifs), à trouver une autre origine à cette expression. Soyez précis, justifiez vos sources, vous avez à faire à un spécialiste de la langue française, vous devez donc être crédible.

Votre texte comportera au maximum 4000 caractères espaces compris et devra être envoyé le lundi 9 décembre 2019.

LE TEXTE GAGNANT

Cher Lorànt,

            Votre version pour expliquer l’expression : « une autre paire de manches » est tout à fait convaincante mais… Les bras m’en tombent ! Avec les manches d’ailleurs, cousues ou non car – toute convaincante qu’elle soit – cette explication n’est pas la vraie. Et c’est là le moindre de ses défauts… Vous n’y êtes pas du tout ! Vous tirez un fil qui n’est pas le bon. Votre histoire est cousue de fil blanc et malgré sa vraisemblance, n’oubliez pas, cher Lorànt, de vous méfier des apparences : l’habit ne fait pas le moine ! Votre explication est un peu simple et n’éclaire pas de manière satisfaisante le sens de l’expression qui a une origine – ô combien – plus complexe ! Et oui, c’est une autre paire de manches !

Je convoquerai, de plus, le grand Alain Rey qui fait autorité en la matière. Et que dit-il ? Il indique qu’il n’existe aucune attestation à votre hypothèse et, je le cite : « cette interprétation semble être le fruit de l’imagination anecdotique des commentateurs du XIXe siècle », ces derniers étant réputés pour avoir inventé de toutes pièces nombre d’explications étymologiques fantaisistes.

Vous êtes notre Viollet-le-Duc du verbe !

L’expression n’a donc rien à voir avec le champ sémantique du textile mais elle a une origine qui, je l’avoue, n’est pas coton… Cependant, je me lance dans l’entreprise de vous l’expliquer ; et ce, sans effets de manches !

Et nous verrons qui, dans cet échange, emportera les manches et le jeu !

Vous qui bâtissez des châteaux en Espagne ; et bien, c’est de ce côté-là justement qu’il faut remonter pour comprendre notre affaire. L’expression est attestée dans le dictionnaire de Alonso Sánchez de la Ballesta (1587) intitulé Dictionario de vocablos castellanos. Il nous apprend alors que la phrase se trouve en castillan dans le fameux Poème du Cid du XIIe siècle sous cette forme archaïque : « una otra (carretera) para de La Mancha » c’est-à-dire « une autre (route sous-entendue) à travers La Manche ». Pour rappel, on se situe dans le contexte de la Reconquête. A ce moment de l’épopée, on propose deux chemins à Rodrigue pour rejoindre la ville de Murcie dont le plus rapide qui traverse le royaume de Castille et La Manche. Ce chemin est présenté comme nettement plus compliqué et dangereux car La Mancha est une région dénudée et aride et régulièrement sillonnée par les troupes maures. Pensons à ces deux grandes victoires maures contre les chrétiens à cette période, celle de Zallaqa en 1086 et celle d’Alarcos en 1195. Ce ne sera pas un dilemme pour Rodrigue qui choisira la route dangereuse car « à vaincre sans péril on triomphe sans gloire » et il accomplira à cette occasion maintes prouesses chevaleresques.    

En effet, si certaines personnes parlent le français comme une vache espagnole, les Français pour leur part ont mal entendu et prononcé l’expression espagnole tout en ayant retenu le signifié. A cela l’évolution phonétique et les analogies des termes français nous a donc donné notre : « une autre paire de manches ».

Voilà, cher Lorànt, vous savez tout à présent et votre version, fort jolie au demeurant, n’en est pas moins, si vous me le permettez, « romanesque ». Romanesque dans le sens de fictive et dans le sens où vous êtes resté cantonné à la langue romane. Bref, vous avez fait tout un roman sur cette expression et encore, je mets les gants.

Avez-vous remarqué combien une expression en convoque d’autres dans une danse verbale où proverbes, dictons et autres formules se répondent parfois comme par magie. Et, disons, qu’avec nos deux versions, nous faisons… la paire !

Virginie ARANCED