Résultats concours d’écriture TJP

1er : Jean-Théophane Soviche

Je les emmerde parce que je me souviens !!!! Des connards et des salopes ! Voilà ce qu’ils sont… J’ai tout donné pour la paix et voilà … Les tranchées, le froid qui vous lacère la peau avec ses couteaux de glace … l’humidité qui éteint votre joie intérieure ! Le faim, l’attente et la haine au quotidien. J’ai vécu ça pour rien.  Ah c’est sûr ils sont contents ces messieurs du parlement ! L’honneur du pays est sauf, mais pour nous … quand un obus vous a arraché les jambes, votre femme vous regarde avec un autre œil ; là c’est sûr ! … Si elle ne vous à déjà pas quitté, pour un gens foutre ! Qui n’a même pas eu les couilles d’aller au front ! La salope … C’est sûr c’était plus court d’aller le voir que d’attendre ma perm … Tu m’a pris mon amour espèce de connasse !

Aucune journée sans y penser ! Coincé dans ma mémoire ! Coincé sur votre chaise roulante vous vivez au rythme des commémorations … Quand le chapelet des noms des camarades tombés s’égrène lentement vous revivez leur mort ! Je suis soudain jaloux de leur sort. Dans ma tête les balles claquent et sifflent en chœur. Ma bouche est soudée avec l’acier des canons. De mes yeux coulent des larmes de honte … Les gens vous regardent d’un air bizarre, avec des sourires plein les babines. Comme une bête de foire, on vient admirer votre torse étincelant de médailles ! Vous ne savez pas quel est le prix des étoiles qui pendent à ma veste. Je les ai parce que je suis vivant … Je suis vivant et c’est ma maladie … Ma seule gloire est d’avoir toujours réussi à courir jusqu’à la tranchée d’après ! S’ils étaient venus voir l’état de mon pantalon là-bas dans le no man’s land … s’ils avaient vécu l’agonie … s’ils avaient vaincu la spectre de la mort … Je me rappelle, mes guibolles plus loin dans la tranchée … en train de tremper dans une sauce boueuse ! Un bon plat pour les rats oui ! C’est ça le vrai prix de votre liberté … ils parlent français ! parce que J’AI avec MES camarades consentis à d’immenses sacrifices ! Non je n’ai pas mérité cela ! J’ai toujours fait mon devoir avec fidélité mais là c’est trop …

Dès l’enfance j’ai eu ça dans le sang,  ne pas tricher ! Mon frère lui ! Déclaré inapte pour des bobards ! Le soir, quand il se couche, il n’a pas à se poser la question s’il va dormir … ou mieux, s’il va éprouver du remords ! L’enfoiré de grosse tantouze de tricheur ! Merde ! La guerre dans un bureau, à raconter nos supposés combats, pour ses congénères dispensés ! Mensonges ! On lisait ses articles et on pleurait dans les plis de nos trois couleurs. C’est injuste ! J’ai arraché des vies, j’ai tué, torturé, trucidé, dilacéré, parce que des politiques à la con ont pris une décision ! Après ils vous font des monuments, alors que les rares survivants ont perdu la vue ! Ils vous donnent des fleurs, alors que vous ne pouvez plus les  sentir … Ce sont des débiles finis je vous jure … On croit que je suis glorieux parce que je suis en vie ! Comment oublier … le blanc des yeux bleus des prussiens ! On voyait la même peur, le même désespoir devant un monde qui s’écroule. Innocents contre innocents. Pères contre frères. Hoplites contre belluaires … On se battait dans l’arène des politiciens et des chefs belliqueux ! On était esclave de la mort …  Prisonnier d’un conflit sans fin, meurtrier ignoble pour rien … C’est ce que je suis ! Messieurs du gouvernement vous avez créé des bêtes de guerres ! Osez maintenant me regarder dans les yeux ! Osez dire que je suis un brave !

J’espère que Dieu me pardonnera d’avoir survécu … Qu’est ce que je dirai à Saint Pierre et à tous les autres ? J’ai accepté les honneurs des hommes pour mes crimes … J’ai sali mes mains avec le sang du voisin … J’ai détruit mon prochain. Et j’implore la clémence du Très Haut … que je ne mérite pas ! Quel con !! il ne me pardonnera pas le coup de la pioche ; avec le Bavarois. Qu’est ce que l’Homme peut être inventif quand il s’agit de tuer ! Non il ne voudra pas … Oh celui-là mon Dieu … Et s’il n’y avait que lui ! Je n’ai jamais écouté leur cri de pitié, c’était eux ou moi ! Et je faisais pas ça avec douceur … J’avais la panoplie complète du plombier, du terrassier et du boucher. Avec ça j’en ai fait des chefs d’œuvre …

Ne jugez pas mes actes, mais ceux qui ont créé l’animal …

Je me regarde dans le miroir. Je voudrais pouvoir encore rire. Mais je ne sais que ricaner devant cette moitié d’homme à l’âme pourrie. Cette moitié d’homme que je suis aujourd’hui. Mais qui vaut pourtant mille fois mieux que vous tous réunis.


2me : Renée Julien

 Je les emmerde parce que je me souviens de leur mine contrite, de leur compassion simulée, là, autour de la mère. La mère vient de perdre son époux et maître. Moi la petite à côté j’ai perdu mon papa. J’écoute la plainte de la mère et des femmes autour. Je n’ai qu’une chose à faire :  la boucler. Il me reste ma mère. Il parait que c’est suffisant. La maman est l’être le plus important au monde disaient-elles les curieuses les pleureuses des connes oui. J’entends la mère nourrit chérit élève le père on s’en passerait. Les pères c’est archi connu les pères ne sont là que pour assurer le gîte le couvert et pourquoi pas la continuité du nom par la voie du sang. Je n’ai que 14 ans je veux mon papa. Je veux juste que mon papa vive. Je veux qu’il se lève. Je veux qu’il se dresse en criant c’est un cauchemar juste un mauvais rêve ça va aller ma fille ma merveille. Il gît sur le divan, les yeux fermés et les mains jointes. Je suis debout. Je le regarde. Je ne le vois pas. Je ne veux pas voir.  Je crie à l’intérieur de mes entrailles. Nul son ne passe la barrière de mes lèvres muettes fermées. Je les déteste. Je déteste les femmes les hommes les animaux et même les plantes tout ce qui porte en soi un semblant de vie. Je me souviens qu’à ce moment précis j’aurais voulu   que le monde s’arrête de tourner. J’aurai voulu qu’elles meurent toutes là, autour de moi. J’aurais voulu contempler leurs yeux encore ouverts alors que leurs bouches seraient définitivement fermées. Bouclez-là mais pourquoi ne se taisaient-elles pas au lieu de proférer des horreurs. Oui j’aurais voulu qu’elles claquent là même ma mère !

Il est bientôt minuit. Bientôt la messe de minuit. Je m’écroule sur mon lit. Je ne veux voir personne. Je ne sortirai pas. Je reste. Là. Je me sens soudainement adulte. La vie m’a volé mon adolescence. Plus une enfant. Pas encore une femme. Je ne suis rien, rien qu’un ensemble de particules d’eau sur le point de se fondre. De se désintégrer. Et je hurle enfin. Je hurle la colère qui me secoue de la tête aux pieds. Mon chagrin au fil des jours s’est mué en colère. J’exige. Je veux mon papa. Je veux continuer de rêver avec lui d’un monde nouveau, d’un monde plus juste. Je ne sortirai pas de ma chambre. Je ne tricherais pas. Je n’irais pas. Je ne sortirais pas. Je ne ferais pas semblant. Dès l’enfance j’ai eu ça dans le sang, ne pas tricher. C’est papa qui m’a inculqué ça : ne pas tricher jamais assumer dire crier gueuler jurer s’il le fallait. Alors je n’irai pas à la messe. Non je n’irai pas. Je ris d’un rire terrible petit rire sec qui frise la folie. Je ris pour ne pas pleurer.  Et si je ris si je ris cyniquement, ce soir, c’est parce que ces souvenirs hantent ma nuit. La nuit de Noël. Il est minuit. Il est né le Divin Enfant raisonne dans l’église du village. Je hurle à l’intérieur de mes entrailles Dieu est mort Dieu est mort en emportant avec lui, mon père. Jésus n’est qu’un santon parmi les autres dans la crèche de la salle à manger. Une figurine de terre. Un leurre. Foutaise si Dieu existait mon papa ne serait pas parti en plein mois de juillet tandis que le soleil brillait. Jamais il ne m’aurait quitté.

Je me souviens de nos dimanches. Le matin, j’allais chanter Christ est venu, Christ est roi avec ma mère. L’après-midi je chantais l’Internationale avec papa. En levant le poing. Ensemble. Pour ne pas mourir pour continuer à vivre. Je dois le faire. Je sors de mon lit. Je m’habille. J’arrête de m’apitoyer sur mon sort. Je vis moi. Il est sous terre. Si je ne le fais pas je ne pourrais pas vivre. Alors je vais le faire. Je jette mon duffle-coat noir sur mes épaules. Je tire un bonnet rouge. Je sors. Je cours. La rue est déserte puisque c’est Noël. Mon cœur est sur le point d’exploser. Je pose l’index de la main droite sur mon cou à gauche, juste sous le menton. Je compte. 100. 110. 120. Je ris. Il bat ce putain de cœur.  Tous sont à l’église. Je suis seule dans la rue. Et si je n’arrivais pas à temps. Je cours jusqu’à l’église. J’entre en trombe. La porte claque. Les visages sans yeux se retournent. Je vais m’asseoir à côté de ma mère. J’attends la communion. Je me lève. Je me poste dans la queue. Le prêtre bienveillant me tend l’hostie en disant le corps du Christ.  Je pose l’hostie sur ma langue. Je me tourne. Face à l’autel, je lève le poing. Je chante C’est la lutte finale, groupons-nous et demain, l’Internationale, sera le genre humain.  Je traverse l’Eglise. Je sors. Je suis sauvée.

Et viennent enfin les larmes.


3ème Brigitte Quittet

 BLANCHE NEIGE

Je les emmerde parce que je me souviens. De tout. Je me souviens de tout minute après minute. Leurs rires. Leurs souffles. Leurs gueules d’ordure. Mots obscènes. Gestes obscènes.
Ne plus se taire.
Cinq. Ils étaient cinq. Je les vois. Là. Le roux au timbre de fluet. Le chauve rire gras.  Le petit gros tout coulant de sueur. Odeur aigre. Le grand. Cheveux longs. Boutonneux. Le tout pâle feu follet. Bande de potes. Bande de détraqués. Je les connais par cœur. Deux ans qu’ils frappent dans mon crâne. Pas un jour sans eux. Pas une nuit sans hurler Non. Le non que je n’ai pas crié. Qui aurait tout changé.
Voix qui résonnent dans ma tête « elle veut être gentille avec nous Blanche Neige ? » Ricanements. Bruits de langues. De bouches. De sussions.
Ses yeux à elle. Terrorisés. Et moi qui ne fais rien. Moi qui ne hurle pas laissez la. Non ne la touchez pas.
Leurs mains se tendent. Qu’ils arrêtent !
Les supplier. C’est elle qui supplie. Voix fragile puis larmes. Ca les excite. Les souffles se détraquent. Je les entends qui grincent.
Merde faut rompre le silence !
Ils s’approchent, la cernent. Et moi sous la table. Inutile.
La bousculent, chahutent.
Putain ! Laissez moi dénoncer !
Elle claque des dents. Elle est proie. Ils la frôlent la touchent « alors elle aime ça la coquine nos mains blanches sur sa peau noire ? »
Sanglots rauques. Hoquets. Les siens mêlés aux miens.
Jamais  de mains sur ma peau noire.
Sa terreur les amuse.
Ne plus dissimuler ! Je veux continuer !
Gémissement du tissu déchiré. Doigts qui cherchent qui palpent. La robe tombe. Lambeaux.
Et moi, pétrifiée, moi je ne tente rien, n’ose rien. Salauds, porc, arrêtez !
Mais non, je garde le silence, je ferme les yeux et bouche mes oreilles.
Honte ! J’ai honte ! Il faut tout raconter.
Deux ans que je revois ce geste. Je l’ai abandonnée. Lâche ! Putain que je suis lâche !
Et pourtant dès l’enfance j’ai eu ça dans le sang, ne pas tricher, faire face. Pourquoi ? Pourquoi, j’ai fait semblant de ne pas être là? Ne pas voir. Ne pas entendre. Non je n’ai pas osé hurler stop vous n’avez pas le droit ! Ce n’est pas ça la vie elle est jeune elle est belle et vous vous êtes vieux.  Blanche ou noire elle ne vous veut pas bas les pattes !
Mais moi, avec  mes seize ans j’ai eu peur, j’ai flanché ! Féministe-rebelle- donneuse -de- leçons   j’ai fermé mon clapet jusqu’à ce qu’ils s’en aillent.
Ils l’ont laissée gisante, hagarde, ébahie devant tant de violence. Et je l’ai recueillie. Elle et ses  mêmes seize ans. J’ai demandé pardon de n’être pas plus forte. Elle a dit c’est pas toi. Tu as bien fait sinon ils t’auraient… Toi aussi…Tu sais ils étaient forts… J’ai eu tellement mal.
J’ai dit il faut qu’ils payent , je vais m’en occuper je pourrais témoigner. On va les retrouver et les mettre en prison les punir les faire condamner. Devant le tribunal on dira leur horreur, leur folie, l’impudeur de leurs gestes.
Elle a dit si tu veux mais moi je ne peux pas. Fais comme il te plaira moi ça m’est bien égal.
Et elle, la joyeuse, l’heureuse, le pinson a oublié le rire. Ses mots se sont faits rares ses yeux se sont troublés.
J’ai dit la guerre est déclarée plus de répit pour eux. Il nous faut les traquer et détruire leur vie comme ils l’ont fait pour elle comme ils l’ont fait pour moi.
Que tout le monde sache. Ecoutez ! Ecoutez ! Je vais tout révéler sur la place publique.
Et eux ils ont dit non. Le père et la mère n’ont pas voulu parler, ne veulent pas le dire.

Je les emmerde parce que je veux crier. Hurler la vérité à la gueule du monde.
Deux ans de secret imposé. Ne pas mettre de mots. Ne pas faire de vague. Oublier et motus. Il ont dit si tu parles le chagrin nous tuera. Et puis qu’est ce qu’elle y gagnera ? Et puis ce n’est pas toi de quoi te mêles tu ? Que fais tu de sa réputation ? Et de notre famille qu’on va montrer du doigt ?
Mais elle devient folle et moi je vais crever étouffée par ma rage !
Ils ne comprennent pas ? Je m’en fous. La peur les paralyse. La rumeur, le mépris, les « on dit » . Tout pour eux est menace.   Ils portent à jamais la honte d’être noirs.
Je refuse, vomis cette complicité. Pour elle, pour ma sœur, ma fragile jumelle retrouver la fierté d’être une femme noire.
Merde ! Papa, maman réveillez vous ! Ne me faites pas honte ! Cinq hommes en rut ont violé votre fille !
Moi je vous le dis c’est fini je ne vais plus me taire !


Sophie Carrère

Je les emmerde parce que je me souviens de leurs sourires. De leurs sourires de fourbes que je leur rendais parce que je suis habile, que j’ai appris à l’être. Mieux vaut le calme que la tempête.
J’ai tout avalé année après année alors je les Emmerde ! Avec un merde Majuscule. Enorme.
Tu connais la dernière de ta soeur ? Elle m’a envoyé un mail pour me demander si j’avais fixé le rendez-vous chez le notaire. La chienne ! Tu n’es même encore pas incinéré ! Mais tu la connais ! Elle n’a peur de rien et surtout pas de l’argent des autres !
Si on pouvait régler cette histoire de testament rapidement … Si tu pouvais ne rien me laisser … Juste un petit usufruit, l’appartement. Pour rester digne. Parce c’est encombrant une belle-soeur veuve sans logement. Pour la réputation j’entends. On en dit quoi ? On en fait quoi de la bellesoeur cocue, la femme fidèle déshéritée par le mari volage ? Ca fait désordre.
Et ton frère ? Ca lui plaisait tu sais que je sois cocue. Si si ça lui plaisait ça l’excitait même. Ca le laissait envisager une ouverture. Rien de bien méchant, juste une histoire de cul dans une chambre d’hôtel de seconde zone tu sais ce que c’est. Il aurait tant aimé. La femme de son grand frère tu penses, rien que l’idée ça le faisait bander. Si si. Il l’a toujours reluqué mon cul. En salivant à l’abri de vos regards loin de la honte. Les rêves de ton frères n’ont jamais été bien grands. Avant ton testament. Son plus grand rêve. Pour lui et pour ses enfants tant qu’à faire. Car ses enfants sont tes enfants c’est bien connu. Pas les miens, non ! Moi j’étais juste bonne à les garder et à leur raconter des histoires quand ils étaient petits, mais je n’avais pas le droit de les aimer, des fois que je les salisse.
J’ai rassuré ta soeur hier. J’ai appelé le notaire. Nous le voyons demain à huit heures. Je suis une femme matinale. Je l’ai toujours été. Me lever tôt avant le bruit des hommes. Etre Moi ce court instant d’éternité avant d’entendre ta voix.
Je vous emmerde tous ! Et toi aussi je t’emmerde ! Tout mort que tu es ! Dire que je suis triste.Dire que j’ai pleuré. Dire que je pleure encore et que je pleurerai. Que je ne sais pas pourquoi je pleure au juste. Je ne sais plus.
Je me souviens que j’ai voulu ta mort.
Tu m’avais demandé d’avorter et je l’ai fait. Tu me disais que c’était trop tôt pour avoir un enfant. J’ai voulu attendre que tu sois prêt. J’ai voulu être deux. J’ai avorté. J’ai attendu. Et puis je suis devenue stérile enfin ça se passait dans ma tête c’est ce que les autres disaient alors ils t’ont prêté leurs enfants pour te consoler de ne pas en avoir. J’ai vu tout l’amour que tu leur donnais. J’ai espéré et j’ai prié. Tu n’as jamais voulu consulter. Montrer ta bite à un gynécologue que tu disais, Jamais ! Tu as oublié ma grossesse et tu as oublié mon avortement. Personne n’a su. Même pas ma mère. Alors voilà.
Il y a eu des soirs où allongée à côté de toi dans notre lit j’attendais que tu t’endormes. Et alors je commençais à envisager ta mort. Accidentelle, intentionnelle. Longue et douloureuse. J’ai dessiné toutes les possibilités. Définitives.
Tu es mort avant-hier, j’avais cessé d’y penser depuis longtemps.
Aller chez le notaire avant ta crémation. Une excellente idée finalement ta soeur. Au diable les conventions ! La maison dans le Lubéron, elle l’aime beaucoup tu sais. C’est chic le Lubéron. Comme ta soeur.
Comme j’ai hâte d’être demain. Huit heures chez le notaire. J’ai une lettre et une photo à lui donner. C’est une lettre de toi. J’ai tout de suite reconnu ton écriture quand Julia me l’a donnée il y a trois mois. Je regarde la photo. Je la regarde encore. Sarah, ta fille, vingt ans. Tes yeux, ta bouche. Ma vie s’est effondrée. Ta lettre m’a achevée, datée du 3 mars 96, je venais d’avorter. Tu écrivais à Julia que tu ne les laisserais pas dans le besoin. Je venais d’avorter. Que tu assumerais
tes responsabilités financières. Tu n’as rien fait. Julia a nourri sa fille, seule. J’ai avorté, seule.
Nous avons attendu.
Julia. Une maîtresse parmi d’autres. Jamais j’aurais pensé, Julia. Une gentille.
Elle était bouleversée face à moi. Elle était digne, belle. Elle m’a annoncé qu’elle avait décidé de dévoiler ton identité à Sarah. Elle ne me demandait pas mon avis. Elle m’informait rien de plus.
Elle n’avait pas besoin de me dire qu’elle était désolée. Parce qu’elle l’était. Si elle avait honte, c’était d’être une femme pas d’être une mère. Elle ne demandait rien.
Tu me connais. Je ne triche jamais tu sais. Dès l’enfance j’ai eu ça dans le sang, ne pas tricher. La vie m’a appris à sourire quand le coeur est ailleurs pour se protéger des chiens féroces oui, pas pour tricher. Tu sais, on va peut-être attendre un peu avant de t’incinérer. Tu as une fille biologique et ça change tout. Le notaire va tout nous expliquer, à ta soeur, à ton frère, à moi. Il faudra surement un test ADN, je ne m’y opposerai pas. Sarah est ta fille je le sais Julia le sait. Et je crois
qu’elle aimerait beaucoup la maison du Lubéron.


5ème : Olivier Tassy

Je les emmerde parce que je me souviens :
C’est l’été et je le suis des yeux.

Il sort de la chambre de Pierre se déplace en faisant glisser sur le sol les semelles de ses chaussures coûteuses. Ventre en avant mèche transpirante. J’ai douze ans je suis venu rendre à Pierre son cartable.
C’était il y a trente ans.

Aujourd’hui le même vieilli grossi costume bleu marine boutons dorés légion d’honneur.
Nombreux invités verres qui se cognent yeux dans les yeux sourires faux.
Il embrasse. Hommes femmes enfants.
Tête à droite baiser tête à gauche baiser. Baisers sales.
Il pose sa main, son horrible main, sur des épaules. Amitié fausse amitié d’argent.
Il a tout payé. Le restaurant d’hier le chanteur les navettes Mercedes qui ont dégueulé ses invités sur le parvis de sa somptueuse maison. Gazon anglais mer méditerranée arbres japonais.
Petits groupes debout. Il les visite. Un à un.
Tous se tournent vers lui l’accueillent sourient de dents hilares.
Je me demande s’ils savent.
Oui, ils savent. Ils savent mais ils mangent Ils savent mais ils boivent ils savent mais ils rient. Avec lui.
Je sais qu’ils ne m’aiment pas. Moi je n’ai pas réussi pas de fric pas d’actions en bourse pas de travail un paria un intouchable.
Dès l’enfance, j’ai eu ça dans le sang, ne pas tricher.
Je vais le leur dire monter sur l’estrade, il y a un micro.
Les salauds complices avancent vers le buffet.
Allégeance au bourreau s’approchent de lui :
Merci bourreau belle maison beau mariage.
Lui jubile trois cent personnes quarante mille euros belle réception.

Un petit garçon perdu dans cette foule c’est le petit frère de Pierre regard éteint plus de lumière plus du tout.
Il est figé entre deux dames aux ridicules pendentifs colorés. Leurs rires mangent la musique. Je connais une des dames, c’est ma voisine. Elle oblige sa femme de ménage à essuyer le sol en se couchant à même le carrelage elle dit que c’est mieux fait.
Je m’approche de la dame ma voisine au sol bien nettoyé et lui demande :
Tu sais chez qui nous sommes ?
Elle m’examine comme devenu idiot :
Bien sûr chez Hubert.
C’est fou comme dans un regard on peut savoir qu’on a pas un rond inutile de consulter son compte en banque.
Je veux dire tu sais ce qu’il a fait ?
A sa réaction bouche courroucée incrédulité feinte je sais qu’elle sait.
De son œil supérieur de tout l’argent qu’elle possède qu’elle n’a pas gagné mais qu’elle a épousé elle me dit faut pas parler de ça. Elle se tourne et s’intéresse à quelqu’un d’autre.

Le petit frère de Pierre me fixe d’un regard d’animal apeuré.
J’ai envie de le faire rire de l’éloigner des trois cents invités, des quarante mille euros.
Tous le dévisagent comme on observe un clochard endormi peur de le toucher peur de ce qu’il sait dont il ne faut pas parler.
Peur de ses yeux rougis de ses rides de vieux d’avoir tant pleuré. Il a juste dix ans pourtant.

J’ai honte d’être là invité complice.
Hier c’était comme irréel je ne savais pas je savais mais je n’avais pas vu l’homme courtisé remercié félicité triomphant pas vu non plus la bouille  du petit bonhomme endommagé définitivement cassé tremblant. Pour la vie.
Là je vois. Je vois et je sais.
Le porc. Pierre quand on était petits et son petit frère maintenant.
Ici ils savent tous mais détournent la tête.
Merci votre maison est très belle.
Merci votre fille est très belle.
Votre fils ça va ? Vos fils ça va ?

Au bar les deux femmes du décoré discutent. La mère des trois enfants et la femme actuelle plus jeune bien sûr. Plus belle bien sûr.
Elles savent.
Comment elle fait la mère des enfants pour être là ?
Alcolo boursouflée et seule mais dans un appartement de son ex-mari.
Alors elle sourit à la nouvelle femme et à sa nouvelle bouche.

Pierre le fils ainé  mon ami n’est pas venu.
Sa mère l’a supplié mais Il ne veut plus voir son père jamais. Ou alors aux assises. Bientôt.

J’avance vers le podium.
Les premiers discours ont commencé. Le décoré de la légion d’honneur marie sa fille la sœur de Pierre.
Son grand frère n’est même pas venu à son mariage alors que papa a tout organisé si bien.
C’est quoi ces histoires d’attouchements, de viol ?
Elle lui a dit retire ta plainte, grand frère, c’est papa quand même.

Je suis maintenant au pied de l’estrade. Le décoré me sourit.
On ne m’avait pas dit que vous alliez parler.
S’approche de moi tout prés dévisage mon costume pas terrible pas italien.
Vous avez préparé quelque chose bravo.
Oh oui un petit texte pas grand-chose.
Il m’encourage allez-y. Sourire horrible.
Je pense à Pierre monte sur les planches tapote le micro.