Les films de famille

PROPOSITION D’ECRITURE
Les films de famille

L’image tremble un peu, des trainées blanches ou noires zigzaguent sur l’écran, des points noirs saupoudrent l’image, c’est en noir et blanc ou bien la couleur est délavée, le projecteur ronronne et sa lumière laisse danser les grains de poussière, à moins que ce ne soit, la cassette vidéo qui se soit engouffrée dans le lecteur dont le petit volet s’est rabattu en faisant « clac » ! Vous aviez depuis longtemps envie de visionner ces bouts de film, ils étaient entreposés là, dans les cartons récupérés il y a quelques temps déjà. Vous aviez envie et un peu peur à la fois…

A travers ces images vous tentez de retrouver le souvenir de quelqu’un qui vous était cher, mais qui vous a quitté trop vite ou qui ne fut pas assez présent pour vous quand vous étiez petit ou petite.

Vous ne savez pas vraiment ce que vous cherchez dans ces images du passé.

Que retrouvez vous sur ces séquences, quelles pensées cela réveillent en vous ? Des souvenirs ressurgissent, une perception différente aussi. Autour de celui ou celle que vous recherchiez vous découvrez aussi des personnages inconnus de vous.

Vous nous décrirez les séquences qui se déroulent sous vos yeux et en incise, les pensées et les émotions que cela suscite chez vous ! qu’avez vous découvert sur celui ou celle qui a motivé votre recherche ! vous souvenez vous qui était derrière la caméra ?

Chaque paragraphe correspondra à une séquence, à un moment fixé sur la pellicule.

La caméra a capté des instants de vie, le temps les a grignotés.

Vous puiserez dans vos souvenirs ou bien vous inventerez comme bon vous semble !

Extraits de films amateurs à visionner.

 

« Avoir entendu au loin, de derrière une des fenêtres entrouvertes sur la rue, des bribes de la musique sur laquelle il faisait les 400 coups avec ses amis de l’époque avait plongé Bruno dans une nostalgie profonde. Rétrospectivement, son adolescence lui semblait irréelle, presque un mensonge. Son présent, pour réel qu’il fut, lui paraissait peu enviable et fort éloigné de l’idée qu’il s’en faisait à l’époque où, avec ses copains, ils faisaient les idiots motivés qu’ils étaient par ces notes répétées à l’envi sur un rythme à trois temps.

Rentré chez lui, n’ayant rien de particulier à faire, Bruno partît à la recherche de ses souvenirs de jeunesse. Ceux-là étaient enfouis dans de vieux cartons empilés au fond d’un placard qu’il n’ouvrait jamais. Il fallait déjà installer le vieux projecteur super 8 qu’il avait reçu en cadeau pour ses 18 ans, sortir l’écran, pour s’apercevoir une fois celui-ci déroulé et le projecteur branché que rien n’avait vraiment changé dans ce placard. En tout cas pour ce qui était du matériel, car pour ce qui était des films, ils eurent rapidement pour effet d’aggraver encore sa nostalgie.

Sur le premier film, Bruno mit un certain temps à se reconnaître. Il ne se rappelait plus cette coiffure qu’on qualifierait aujourd’hui de « vintage » qui était si répandue à l’époque. La chemise qu’il portait sur le film le renvoya à d’autres souvenirs encore : un été au Camping de la Baule avec Emmanuelle et ses copains du lycée, et aussi un autre dans les Hautes Alpes à escalader le mont Chaillol avec Emmanuelle, encore elle, et d’autres amis de la fac. Ces réminiscences en vagues confuses et touffues à la fois se superposaient au film projeté : une bande de copains manifestement très éméchés durant une soirée dans un appartement de style haussmannien qui n’évoquait plus rien pour Bruno. En tout cas ils semblaient tous insouciants, souriants, joyeux. Un autre temps.

Le 2e film eut l’effet d’un uppercut. Encore des scènes de joie et de rires entre amis, mais l’image d’Alexandre, mort quelques mois plus tard à 22 ans d’une tumeur au cerveau acheva de l’abattre.

Bruno alla chercher les cigarettes de sa femme et se servit un whisky. Il n’était ni fumeur ni buveur, mais il y avait des limites. Il rembobina la pellicule et installa un 3e film.

Il avait été tourné durant ce qui semblait être une répétition. Bruno ne parvenait pas à se remémorer la scène : théâtre ? film ? Peu à peu sa mémoire reconstitua le fil de son amitié avec Laurent, son partenaire sur la bobine. Ils s’étaient connus en terminale ; Laurent était fan de Franck Sinatra et de James Bond ; il imitait tous deux à merveille. Mais Bruno ne parvenait pas à se souvenir des raisons de leur brouille. Tout juste discernait-il dans celle-ci les prémices de la décomposition future de sa vie. Il en était arrivé à se convaincre que son itinéraire personnel s’était structuré sur des déconstructions : décès, séparations, trahisons.

Manifestement, fouiller dans son passé n’était pas très judicieux à cet instant de sa vie. Il rangea son matériel, referma le placard, alla dans son bureau dont il tira le second tiroir, celui du bas, pour en extraire le revolver qu’il avait récupéré chez son grand-père après son décès. Il se cala dans fauteuil, vérifia le chargeur, déverrouilla la sécurité. Il ferma les yeux avant d’appuyer sur la gâchette.

Même ça il ne voulait pas le voir. »

Thierry Boblet

 

 

« C’est une journée d’hiver bien froide et ce dimanche, Jules est seul. Ses enfants sont aux sports d’hiver. Sa sœur s’occupe de son beau-père qui a une pneumonie. Sa Juliette l’a quitté l’été dernier.

Que vais-je bien faire se dit Jules ? C’est triste d’être tout seul un dimanche, de n’avoir personne à qui parler.

Tiens, il y a longtemps que je veux faire le tri dans les photos. Je devrais m’y mettre. Une façon aussi de continuer avec Juliette.

Jules sort deux cartons du grenier, cartons qui appartiennent à Juliette. Dedans, des photos, rangées dans des boîtes à chaussures, mais, tout compte fait, ce ne sont pas les photos qu’il va trier aujourd’hui car Jules est attiré par une boîte qui contient des films, films super 8 qu’il n’a jamais vus. Et pour cause, il n’a jamais rien filmé et il n’y a jamais eu de caméra dans la maison. Etrange !! Ces films Super 8 datent des années 60 à 90.

  • Oh la, la !! dit il ! Qu’est ce que tout ça ? Voyons un peu… cherchons… Voilà un projecteur… Comment ça marche ?

Jules appelle son meilleur copain, celui de sa jeunesse, qui habite au rez-de-chaussée.Le temps d’arriver, ce n’est pas loin, et les voilà tous les deux devant un écran naturel, le mur blanc du salon. Ils sont impatients de découvrir, peut-être un chef d’œuvre ? Peut-être un secret ? Allez savoir ?

1er film : Mariage César 1968. C’est du noir et blanc et l’image tremblote.

  • C’est qui celui-là ? Ma foi, un bien beau gars, grand, costaud, les cheveux un peu longs et à côté… Non, pas possible… Alors çà, je n’avais jamais vu !!!! C’est Juliette, en robe blanche de mariée ! Quelle cachotière, elle qui voulait se marier avec moi en jeans… J’ai eu tellement de mal à lui faire porter un tailleur ! Elle m’a bien parlé de son premier mariage : il n’a duré que six mois ! Mais elle ne m’a jamais montré de photos. Elle a tout enterré, ses souvenirs et le matériel. Je suis sûr qu’elle ne savait même plus qu’il était là. Je reconnais Hector, son père et Hortense, sa mère, tous les deux endimanchés comme je ne les ai jamais vus. Et beaucoup d’enfants : qui sont-ils ? Sans doute ses neveux et nièces…

Le mot FIN s’affiche. Serge, le voisin-copain, encourage Jules à visionner le reste.

2e film : baptême Christophe 1970. Apparaît une jolie jeune fille…

Encore Juliette… en robe à fleur et ceinture verte.Elle tient un bébé dans ses bras, vêtu d’une longue robe blanche. Jules souffle entre ses dents :

  • Je n’ai jamais entendu parler de ce Christophe.

A côté d’elle, un jeune homme en complet, chemise blanche et cravate verte. Une œillade en dit long.

  • Tu as vu Serge ? Regarde, il lui fait un bisou dans le cou et il la tient par la taille !! Ah !! ma Juliette, je crois que tu m’en as caché des choses… Allez, Serge, enlève-moi çà ! 

3e film : Vacances au Portugal 1992

  • Oui, c’est quand Juliette est allée rejoindre ses parents avec les enfants. Moi j’étais en mission au Japon. 
  • Jules, tu es sûr que tu veux voir ? 
  • Ma Juliette… Et pourtant, elle m’aimait !!

Martine Albrecht